Life as a gimmick

Histoire d’une utopie sans titre

 

 

 

 

« Ce qui recouvre le réel n’est pas un mirage mais tout ce qui reste d’un langage, la culture même »

                                  Jacques Derrida

 

 

 

L'élément commun à l'art et la politique est que tous deux sont des phénomènes du monde public. Hannah Arendt précise cette conception en s'appuyant sur le jugement du goût tel que défini par Kant dans la Critique de la faculté de juger. Le goût est la faculté politique qui crée la culture :

« La culture et la politique s'entr'appartiennent alors, parce que ce n'est pas le savoir ou la vérité qui est en jeu, mais plutôt le jugement et la décision, l'échange judicieux d'opinions portant sur la sphère de la vie publique et le monde commun, et la décision sur la sorte d'action à y entreprendre, ainsi que la façon de voir le monde à l'avenir, et les choses qui doivent y apparaître. »

 

Autrement dit, être cultivé suppose de s'intéresser à l'art ni comme à un objet de consommation ni comme à un objet de savoir, mais d'une manière politique en étant :

« Quelqu'un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé. »

 

Cependant pour un artiste, être visionnaire suppose de s'intéresser à l'art ni comme à un objet de consommation ni comme à un objet de savoir, mais d’une manière troublante en étant :

« Quelqu’un capable de rendre sensible au moyen d'une image, d'un signe qui ouvre un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont enregistrés, conservés et restitués. »

C'est donc à la vie du souvenir, à sa nature, à son histoire physique et mentale qu'est consacrée la série « Life as a gimmick ».

Gamard se joue de la mémoire sémantique, trouble le sens. Devant l’œuvre, des extases de connaissance involontaire du monde nous font revivre le passé, peut-être même échapper au temps. 

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Sans titre / 2018

81 x 65 cm / Peinture aérosol sur toile

Ici, tout débat sur la quintessence du graffiti est disqualifié – aucune critique de la linguistique. Nos préjugés sont mis à mal. Face à la peinture, l’oubli d’un instant dévie les polarités de l’existence, et remodèle les affects. Ou plutôt la capacité à réaliser un commencement, à produire un « miracle » – c'est-à-dire quelque chose à quoi on ne pouvait pas s'attendre.

Gamard représente notre époque par l’emploi d'un gimmick et en inverse le sens !

 

 

Une expérience nouvelle, heureuse ou tragique, a intimement ébranlé l’artiste au commencement de ce choix. Ce tremblement secret ne pouvait pas le rester. Ce bouleversement profond de sa définition de l’art était peut-être en cours depuis longtemps. La fêlure, le doute sur soi existaient déjà et cette altérité s'y est engouffrée, appelée par la faille.


« Je finis par ne plus reconnaître quelle était mon idée. Dans la complicité et la fréquentation quotidienne de l'art, je finis par ne plus savoir ce qui est proprement mien, ce que j'ai adopté. On stigmatise l'habitude comme poison de l'art, mais c'est aussi cette habitude d'être partagée qui fait la fluidité d’une œuvre. »

 

En inversant l’image en tant que signe, Gamard isole totalement un objet, le sort de la chaîne gestuelle et l’installe dans un espace figuratif que rien ne vient spécifier.

 

Le tropisme coloré et vivant des écrits évoque le caractère propre de l'esprit poétique. Son procédé habituel ne suggère pas la notation abstraite puisqu'il est l'incarnation elle-même de la vision évocatrice. La poésie survivra à l’art.

 

Cependant Gamard nous montre que le graffiti n'est pas seulement signe : il est miroir également car il inclut une analogie interne en adhésion avec le contenu qu’il véhicule. Inverser le sens de cette allégorie retourne l’émotion en tous sens.

L’artiste se donne pour vocation de tester nos certitudes.

Pour quel dessein ?

 

 

Surtout pour ressentir ce moment-même où toutes les interrogations sont abolies par ce qui est perçu, avant-même que l'image-chose se transforme en souvenir, en utopie sans titre. À cet instant précis se trouve la liberté.

 

Ce qui porte le verbe se liquéfie et sur le graphe déjà l’organique reprend ses droits. Traces d’idiomes condamnées à signer ce qu’elles ne peuvent plus signifier, signaler seulement leur impuissance à dire autre chose qu’elles-mêmes.

Peut-être est-ce le secret de ces utopies. Tout à la fois éclatantes et fluides, elles n’enferment pas et s’obstinent à ne rien vouloir totaliser. Aussi leur noblesse peut-elle se prévaloir de n’avoir pas de titre.

1/1

Sans titre / 2018

70 x 40 cm / Peinture aérosol sur toile